DIXIÈME CONFÉRENCE ENSBA LYON
CYCLE DE CONFÉRENCES 2010 2011
01 12 2010

PHILIPPE MILLOT
Graphiste

 

2:00:03
Bonsoir –
Bonsoir –
Ehm, alors je vais revenir sur ce que vous disiez, à savoir que          à chaque fois vous ne vous brimiez pas,
et que vous laissiez les autres le faire quelque part, et pour vous poser une question donc qui serait de l’ordre          de savoir comment, enfin dans quelle mesure les paramètres          de faisabilité et d’économie rentrent en jeu,
et comment ça se passe en fait, quelle          à quel moment vous trouvez le moyen d’imposer des          d’imposer ou de négocier des          des          des solutions complexes, ou          chères, et          à quel moment est ce que ça devient impossible, ou comment ça se          s’organise en fait. –

2:00:44
Euh alors d’abord, jamais plus cher que          que ce qui a été prévu. C’est-à dire que          hem          je demande toujours, à connaître le montant de ce qui est prévu pour la fabrication. Sans quoi tout est toujours trop cher. C’est obligé. Alors, je veux savoir, on peut toujours me raconter ce que l’on veut hein, mais, ça me donne une idée, tout de même. De ce qu’on va pouvoir dépenser. J’ai une petite habitude de la fabrication, et donc, je sais, ce que peuvent coûter les choses; et même, je cherche des solutions. C’est-à-dire que souvent il y a des responsables de fabrication, mais, euh          quand il s’agit d’une petite institution, ça va assez vite, on peut effectivement proposer de nouvelles choses, et on peut l’étudier rapidement. Quand c’est une grande institution, le Centre Pompidou par exemple, c’est toujours impossible. Quoi qu’il arrive. «On ne peut pas le faire». «Non, d’habitude on prend un papier couché 150 grammes, c’est bien». Voilà. «Le papier, bah, on prends toujours celui-là, franchement en imprimabilité il est génial». Bon. Donc si on veut faire quelque chose il faut faire une première fois le livre avant, sans eux. Je prends le cas de Beckett, hem          je suis venu avec toute la maquette en blanc du livre, entièrement monté,          fait,          avec un devis,          en sachant qu’en gros on arriverait à le faire chez la personne chez laquelle je souhaitais parce que c’est une question de marché public, et que donc          la personne avait pas répondu à l’appel d’offre, enfin          voilà, donc ça voulait dire qu’on allait le faire chez quelqu’un d’autre. N’empêche, que pour leur montrer qu’on pouvait faire tout ça tranquillement          tranquillement          on allait devoir travailler          ah, voilà,          enfin, l’idée c’est tout de même qu’on travaille. Ce qui m’étonne toujours c’est que          dès qu’on propose du travail,          ils viennent nous chercher pour nous donner du travail, et c’est un peu comme si          ils regrettaient, tout à coup de nous avoir dit «il y a du travail à faire», parce que          ça les oblige à en faire un peu aussi. Et donc          enfin j’exagère, c’est pas toujours comme ça mais, parfois on peut avoir un peu ce sentiment là. Et quand on dit «bah voilà on va faire ça comme ça, on va donc amener le papier chez un tel, ensuite on va l’imprimer là…il faut le récupérer, on va le ramener là-bas puis ensuite on partira chez le relieur», ils disent «oh-la-laa, non non non non          ». «Non on fait tout ça au même endroit, c’est plus simple».          Mais, plus simple de quoi? Alors moi c’est des choses par contre, je ne comprends pas ce type de choses, je, je          je saisit pas. Alors quand on me dit ça, et bien je ne comprends pas. Et,          je pense qu’il y a          dans le livre de Rilke sur les lettres, eh, il en parle à un moment donné je crois, il dit: «il y a la sagesse des enfants qui ne comprennent pas».          Non, je ne comprends pas. Et donc quand on me dit «si, si mais          ça va être plus simple», je ne comprends pas. C’est          qu’est ce qui est plus simple. Alors là il faut qu’on me dise correctement ce que c’est. Et tant qu’on m’a pas dit que tout était bien plus simple, pour une telle raison,          je n’ai aucune raison de comprendre ce type de choses. Donc          bah je dis «je vais m’en occuper moi». Je vais tout faire moi-même. Alors, bah, quand ça marche pas je fais les choses moi-même.          C’est tout en fait hein, le, le.          Après, sur «je ne me brime pas», non, effectivement, je ne me brime pas, parce que je pense que c’est pas une bonne façon de vivre, euh          et que          ça m’est arrivé, je le fais maintenant de plus en plus volontiers, je dirais de, de          de rendre physiques et spatiales certaines choses que je peut dire. Euh          qui sont quasiment de l’ordre de          après légende, de l’ordre de          de l’irréalisme, de l’idéalisme, alors bon, si je dis une chose comme ça on va dire «oé mais c’est bien gentil, mais enfin bon          ». Et alors quand on me dit «mais Philippe, mettez-vous à notre place». Alors, ce que je fais, c’est          je me lève, je me mets avec eux, parce que je me mets de ce côté là, et là je leur dis «on attends quelqu’un?», non parce que s’il y a personne en face, on va pas pouvoir travailler. Donc, moi je reviens à ma place, et je dis: «je ne vous comprends pas». Moi je suis à cet endroit là. Et vous, vous êtes à cet endroit là, et vous faites votre travail, à l’endroit qui est le votre et je fais le mien à l’endroit qui est le mien. Donc          à partir de ce moment là,          essayons de faire au mieux. Donc, bon. Dans des cas extrêmes hein, c’est comme ça. Mais          bon, après ça peut se dire plus gentiment, ça peut.          Mais, mais il faut le faire, enfin, si, si je ne devais plus le faire comme ça, ça voudrait dire que je n’ai plus envie en fait de faire ce travail là. Ah.          Et que, et que, bah          il faut que je cherche une autre chose à faire. Après ça a des conséquences,          ça a des conséquences qui sont que          ça n’est pas          particulièrement rassurant au jour le jour,          ça ne donne pas du travail tout le temps,          par conséquent quand on est comme moi, qu’on a des enfants, et que          voilà, il faut gagner de l’argent          et que l’on est comme tout le monde, et bah          . Mais je me suis juste dit en fait que, si vraiment j’avais aimé gagner de l’argent, j’aurais pas fait ce métier.          Et que par conséquent, si je voulais gagner de l’argent en faisant de la communication, par exemple          et on pourrait hein, moi il y a eu une période où on me proposait beaucoup de choses, comme ça, on me le propose moins parce que j’ai beaucoup refusé, euh, j’aurais pu gagner plus d’argent mais, mais c’est juste que en fait je ne savais pas le faire je crois. Tout simplement je savais pas le faire. Il y a des gens, peut-être qui savent, moi je, je          je, en plus j’ai pas de jugement par rapport à ça, ça veut dire que c’est pas du tout une façon de dire que ce que je fais c’est bien et puis les autres ils ont, ils ont, tort de faire ça, pas du tout hein. C’est juste que je suis incapable de faire autrement. –
2:06:58

2:07:02
Merci. –

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Euh, moi je voulais poser une question, par rapport à          à          l’introduction, très          très progressive et courtoise que vous avez faite, hem où vous dites: «l’érudition est un monde de solitude». Et          vous enfoncez le clou en présentant          Locus Solus, donc quand même une histoire, qui se passe dans un parc, très close          et,          au début vous parlez juste du fait que          que presque plus on en sait, plus on est seuls,
et ça se restreint, et          enfin          –
Expliquez cette chose-là un peu –
Bah justement, vous l’annoncez en fait après toute votre présentation,          dit l’inverse en fait, vous présentez un          un fichier pdf de 332 pages, qui présente vos collaborations, et…et vous dites, «le plus intéressant c’est le débat que          le débat et les discussions que moi je vis avec          avec ces gens là». – Oui – donc,          je trouve ça très          –
très contradictoire –
très contradictoire, est-ce que c’était presque une sorte de phrase publicitaire, ou          ou encore un pied de nez, je sais pas          –

2:08:19
Non, c’est pas un pied de nez, du tout. Ehm          bon, là je montre en raccourci, alors c’est un raccourci long vous allez me dire mais,          un ensemble de, de          de travaux qui ont pu être faits effectivement avec des gens qui ont partagé, avec moi,          le plaisir de savoir et le plaisir de connaître plus.          Alors,          ok, c’est vrai, on pourrait dire c’est une sorte de solitude partagée. Alors elle est un peu moins seule, déjà, on pourrait se dire, mais          mais il n’empêche, hem          quand on dit, enfin quand je dis moi comme ça, que l’érudition, c’est une forme de solitude, hem          c’est plutôt histoire de dire que ce que je fais,          le premier pour qui je le fais, c’est moi. Et que,          c’est la seule raison          pour laquelle je le fais.          Quand on me demande hem          quand on me dit, par exemple que, que le travail que je fais, hem,          il n’y a que moi qui voit ce que j’ai fait. Là je vous parle, je partage avec vous de façon rapide, des choses, et je vous raconte des histoires, et          bon. J’aime raconter des histoires. Mais, en réalité, hem          c’est la seule raison. Quand on me dit ça, dans un échange, je, quand          un commanditaire, enfin qui, avec qui je travaille me dit «mais Philippe, il y a que toi qui le voit ça»          c’est la meilleure justification de mon travail. Et          et c’est la seule valable. C’est que, toute ces connexions, ce qui est important dans la suite de la phrase avec l’érudition, hem, c’est l’idée, de l’esprit, et du lien. C’est le fait que ça crée des liens. Alors, des liens entre des choses qu’on sait. Mais parfois, les choses qu’on sait, elles sont partagées avec d’autres personnes. Ce qui n’enlève rien en fait à sa propre solitude, hem, au fait qu’on          qu’on le bâtisse soi-même, c’est pas les autres, je veux dire qui vont le bâtir pour vous, moi par exemple, je peux pas vous donner de conseils, je sais pas quel intérêt ça aurait, je sais pas bien le faire          je          conseillez-vous vous mêmes quoi, c’est          la seule, la seule véritable racine de tout ça c’est, c’est soi. Est ce qu’on, est ce qu’on, est ce que soi on a envie de porter quelque chose. Est ce que tout seul, quand vous êtes en train de travailler,          vous vous excitez tout seul à          aux choses que vous, que vous imaginez. Bon, hem          pour moi c’est ça. C’est à dire que,          il m’arrive, je dis de perdre parce que c’est plus rapide à dire, il m’arrive de perdre énormément de temps quand je commence à travailler, que tout à coup je me mets à lire,          un livre, deux livres, trois livres, quatre livres, cinq livres, parce que, parce qu’en fait ça me fait penser à ça. Puis celui-là m’a fait penser à ça, ça m’a fait rebondir là-dessus, ça m’a fait ça, ça m’a fait ça, et à la fin c’est fait pour faire quoi?          une invitation. Bah          ça, c’est difficilement partageable à la fin. Alors, on le trouve, hein avec certains. C’est en ça que je dis évidemment plus ça va, pour moi, plus, enfin plus ça va, plus j’avance, plus je, vieillis          plus, cette façon de trouver des gens, qui vivent          de façon singulière, c’est pas, c’est pas des gens extravertis, c’est pas des gens, c’est pas toujours ça hein ah, c’est pas          mais de façon singulière, c’est à dire comme des, comme des êtres uniques. À un endroit, à un moment d’eux, ils ont quelque chose d’unique. Bon, hem          de seul. Plus ça va, plus j’espère travailler, trouver des gens, qui ont envie de travailler comme ça. Et          donc c’est ça en fait que je          je pense que je          que je dis.          Voilà, ça, ça n’enlève rien à l’échange qu’on peut avoir avec des gens qu’on affectionne, avec          et je viens de passer un an à la Villa Médicis, bon. On me dit «c’était bien?, alors qu’est-ce que tu as fait? t’as fait ton projet? c’était quoi ton projet?»          j’ai rien fait. Même si j’avais fait quelque chose je sais pas si je le dirais.          J’ai juste rencontré des gens inouïs. Qui faisaient que          toute question posée sur          sur ça, sur le cinéma, sur          devenait un enjeu dans la journée. Devenait une question dans la journée, et une          le fait qu’on          on avait envie d’en savoir plus. Et          et que c’était excitant. D’en savoir plus. Et          bon. Savoir plus c’est pas de la          c’est pas de la communication. C’est pas de la publicité. C’est du temps. C’est du temps et donc          donc on est pas, en fait, dans ce registre là. Une des choses dont j’ai pas parlé là, et puis évidemment, comme j’ai montré un peu, un peu          un peu étendues, mais, c’est la notion de, de          d’obliger en partie les autres à vivre sur son temps. Enfin, à son rythme, à son temps. Moi on me reproche très régulièrement, c’est un truc qui reviens beaucoup, c’est          «il prends beaucoup de temps pour faire les choses». En, en réalité, le livre sort toujours au bon moment,          il y a pas de          mais, je ne suis pas dans un échange de vérification hebdomadaire, pour montrer que j’ai bien avancé. Hors de question. Non non non non. Non c’est pas ça. Qu’à la limite, avec la personne on se dise ce qu’on est en train de faire, ce qu’on en train de lire, ce qu’on a vu          oui. Mais bon, ça va          pour le reste          voilà, je me souviens d’un pensionnaire, comme ça qui me disait «ah oé j’aime pas trop          » je travaillais sur quelque chaise avec elle, et puis «oé, j’aime pas trop, l’alphabet, tout ça»          mais          je lui ai dit écoute je m’en fous. Non mais, son avis ne m’intéresse pas. Elle n’y connait rien. Quel intérêt ça a pour moi d’écouter une chose comme celle-là. Aucun. Je vais reconnaître que elle en est à ce niveau là de, mais enfin je m’en fous, je veut dire ça n’a pas d’intérêt, non          donc, je lui dis bah écoute, parle moi de ce que tu sais. Elle connait très très bien l’art en Italie au 17ème siècle. Parle-moi de l’art en Italie au 17ème siècle. Raconte moi ça, raconte moi tout ce que je ne sais pas. Mais, me parle pas des alphabets. Ça va bien, que t’aime le rose, que t’aime pas le bleu, enfin je          on s’en moque.          Mais bon, enfin, sur la, sur la          sur la solitude c’est réel. Enfin je veux dire c’est vraiment une          mais c’est bien, enfin moi je veux dire je le prends pas du tout comme étant mais          c’est très bien comme ça.          – Pourquoi tu signes          dans le colophon, «livre dessiné par Philippe Millot», pour faire une résonance justement à l’affiche que les          que deux étudiants ont faite avec, en mettant «Philippe Millot, dessinateur de livres», bon c’était un clin d’oeil, mais est-ce que tu peux          bon expliquer un peu cette mention un peu          excentrique? –          Bah, voilà, comme j’ai dis moi je, j’ai jamais voulu être graphiste. L’idée même du graphisme me          enfin ça me touche pas. Je          les débats, souvent, tout ça je ne… je ne m’y retrouve pas, je, je          voilà. Donc,          bah ça vient aussi de la formation hein, que j’ai eue, c’est à dire que          à l’école, on avait          en gros, le design graphique suisse, et on avait le graphisme          français. Et, je ne me sentais pas plus designer graphique suisse, hein          mais en tout cas cette acceptation du, du mot graphisme et tout ça, je ne          voilà, ça me va pas moi, je, je          je m’y retrouve pas, j’entends pas de quoi il s’agit. Donc, j’ai cherché,          une façon de dire ce que          ce que je faisais et je voulais que ce soit à la fois du côté de l’artisanat,          du côté de la main, et          et qu’en même temps,          on soit du côté de l’art, si on veut. C’est bien prétentieux hein, mais          de revendiquer ça. De dire il y a, aux États-Unis ils appellent ça «commercial artist», bon, mais, de dire qu’il y avait quelque chose de, de l’ordre de l’art dedans, et, et puis c’est vrai que ça introduisait un drôle de, un drôle de truc, parce qu’on se disait          dessiner un livre? mais          il fait quoi, il dessine des livres dans son carnet? enfin, il y a          on ne sait pas, on ne voit pas très bien ce que ça peut être, bon, voilà. Donc, et je trouvais que c’était vraiment la chose la plus juste parce que c’est vrai que dans mes carnets en fait tous mes livres sont dans mes carnets. Hein, je les, je dessine absolument tout, tous les livres sont conçus par dessin dans les carnets. Et donc          ils sont tous faits de cette façon là          .J’aime bien, et puis ça a quelque chose de,          ça a quelque chose de désuet, de          «qu’est ce que tu fais dans la vie?», moi je dessine          «il fait quoi votre fils?» bah je sais pas je crois qu’il dessine          bah ça me plaisait bien genre          moi j’ai cherché parfois, bon          il y avait bon, en conception graphique          enfin tout ça pour moi, le langage évidemment a une importance considérable hein,          la façon dont on parle, le, la façon dont on écrit          c’est une forme, c’est une forme donc ça compte énormément, alors moi quand j’entends «conception graphique»,          je vis pas dans ce monde là.          «Identité visuelle», moi je le dis parfois parce qu’on a, c’est des choses qu’on reconnait mais, même ça, je sais pas ce que c’est. J’ai l’impression que c’est tellement des choses qui, qui sont du jargon, et          qui correspondent même pas effectivement à, à ce que
la communication n’arrête pas de raconter qu’elle est. C’est à dire d’établir de la communication entre les gens.
Tout ça je le          ça me paraît très très loin de moi, tout ça. Puis je me souviens que par rapport à «dessin», la première fois que j’ai du le poser, c’est parce que l’école, j’avais fait un truc avec l’école, puis j’avais gagné un espèce de petit concours interne, alors le travail avait été publié, et l’école avait du mettre          designer. Et l’imprimeur avait corrigé et avait mis désigné. «E» accent aigu. C’était moi qui avait gagné. J’étais celui qui avait été désigné. Et donc          je me suis dit c’est très joli. Très très joli ça.          Alors voilà, je me suis dit que c’est pas tout à fait          il faut que je trouve quelque chose de, de plus à ma mesure quoi.          Enfin, si je parle, je sais pas pardon hein, mais si, c’est des trucs tout bêtes, mais si je dis graphisme à mes enfants          ils savent pas ce que c’est. Si je leur dit que, que bah je dessine, comme eux, eux aussi ils dessinent ils font plein de trucs en dessin, et tout ça, c’est un beau métier. Quand ils étaient à la Villa et qu’ils voyaient l’autre il fait quoi? il fait du cinéma. Oé, c’est bien ça. Je sais ce que c’est. Il est écrivain, il écrit. Elle est musicienne, bah voilà, ça marche. Donc c’était pour essayer de retrouver un côté un peu charnel. Avec          avec ça.
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